Les Vertus de l’échec

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« Déjà essayé, déjà échoué. Peu importe.
Essaye encore. Échoue encore. Échoue mieux
. »

Samuel Beckett


Ah, l’échec.
Ce grand épouvantail de nos vies, que l’on redoute sans que la peur ne suffise pourtant à nous en préserver, et qu’on finit toujours par connaître un jour ou l’autre. Quitte à choisir on le préfère dans la vie des autres, aussi désolés soit-on d’apprendre leurs tourments.

J’inaugure donc la section Livres par de la philo ; un essai contenu dans un petit livre jaune et qui me tient doublement très à cœur : le sujet d’abord, puis l’auteur. Ou l’inverse, c’est dire si j’apprécie les deux !


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N’eût été le titre qui annonce la couleur (et qui me faisait déjà de grands signes sur l’étal de ma librairie), la seule vue du nom de l’auteur avait suffi à emporter toute mon adhésion (et mon argent) : ce livre repartirait avec moi, au chaud dans mon sac comme un trésor.

Charles Pépin, professeur de philosophie au lycée, n’en est pas à son premier livre, auteur déjà de plusieurs ouvrages, en plus – entre autre, je ne connais pas toute son activité – de tenir des chroniques dans quelques magazines ainsi qu’une conférence hebdomadaire (cinéma du Mk2 à Paris). Je peux d’ores et déjà vous prévenir, vous entendrez parler de lui sur ce blog à plusieurs reprises : c’est un auteur que je garde dans mes petits papiers quand il est question de lire de la philo.


Petit aparté, puisque c’est la première fois que je parle de philo ici : si j’aime lire des livres et en parler, pour autant je suis loin d’en être une « spécialiste », une aficionado éclairée et bien informée. Je n’ai pas reçu de formation particulière dans cette matière, auteurs, notions et méthodologie ne me sont pas vraiment familiers ; je défriche mes lacunes à ma manière.
Et puisqu’il est question de Charles Pépin aujourd’hui, cet auteur contribue grandement à mon plaisir de découvrir et d’apprendre : son propos est original sans donner de grandes leçons de vulgarisation, ni de cours pour grands enfants. Sa réflexion est éclairée et appuyée de notions et d’auteurs de philosophie (ce livre y déroge presque), mais aussi d’exemples tirés ou inspirés du réel pour permettre de mieux saisir la réalité d’un concept dans nos vies ; l’expérience de l’enseignement sans doute.

Aussi, lorsque je découvrais l’an dernier qu’il avait publié un ouvrage sur l’échec, alors que je me trouvais justement en pleine tourmente, je n’ai pas hésité une seconde : il me le fallait ; il était fait pour moi


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Et comme j’en avais le pressentiment, ce petit ouvrage a fait mouche ! Il arrivait à point nommé dans ma vie de lectrice et dans ma bibliothèque.
Parfois le livre est une rencontre fortuite, charmante. À d’autres moments elle est comme nécessaire. Comme si l’on devinait d’avance la connivence profonde qui existe, ou existera, entre un ouvrage et nous et ce que nous traversons comme expériences. Qu’elles soient toutes fraîches ou encore en train de mûrir plus profondément en nous-même. Pour ma part il se trouve que lorsque je découvrais l’existence de ce livre, avec son titre on ne peut plus clair, je savais que sa lecture était ce dont j’avais besoin à ce moment de ma vie. J’avais soif de lire sur l’échec ; une curiosité presque urgente à satisfaire à ce sujet, sur ce que je traversais. Ce livre tombait donc à pic.

Revenons au livre : Les vertus de l’échec, c’est donc que l’erreur ne se résume pas à elle-même, à sa petite douleur. Il y aurait autre chose derrière la faute ! Elle aurait donc, au-delà du déplaisir qu’elle cause, des bénéfices… Consolations du perdant ou vraies richesses, lesquelles seraient le privilège de celui qui en fait l’expérience ? Qu’on se rassure : je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’avoir enduré un échec pour apprécier ce livre ; si vous en avez la seule peur à défaut d’en avoir l’expérience, il vous réconciliera justement peut-être un peu avec elle !


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Le petit ouvrage (un format A5), compact et à la couverture d’un beau jaune d’or rehaussé d’écarlate, s’ouvre sur trois citations (l’une d’elles ouvre d’ailleurs le présent article). Fortes, différentes aussi, après la lecture il serait presque suffisant de ne retenir que ces trois phrases, ou l’une seulement. Mais d’autres mots d’autrui accompagnent chaque chapitre dont ils renforcent le sujet. À défaut de prendre des notes en cours de lecture, c’est presque assez de ne garder avec soi que ces citations.

D’autrui, il n’y a pas que des mots pour sa familiariser avec l’échec. Aussi dit le plantage, le déboire, le ratage, le fiasco, la faute, le four, la déception, la bérézina ; bref, l’erreur !
Ce livre fourmille en effet d’expériences, exemples de revers rencontrés par quantité d’illustres anonymes. Saviez-vous que Jésus était, à sa manière, un très grand raté sans que cela soit n’entrave son succès (car oui, succès il y a, et ce n’est pas moi qui le dit) ? Que la carrière de Rafael Nadal ne débuta pas sur les chapeaux de roue de la réussite, ce qui aurait a priori pu laisser présager dès l’enfance du champion d’aujourd’hui ? Que J. K. Rowling essuya refus sur refus lorsqu’elle s’adresser à des maisons d’éditions pour publier les débuts de sa saga (cet exemple est connu) ? Ou que Serge Gainsbourg fut chanteur à défaut d’avoir percé dans la peinture, et qu’il considérait cet art comme supérieur à celui de la chanson ?
Les exemples sont légion ; sans qu’il faille évidemment en tirer la morale qui établirait qu’un échec garantit un succès (et la célébrité, la fortune…). Mais enfin, ce point commun entre tous ces gens n’est peut-être pas une simple coïncidence. Et il a cet avantage, du moins pour moi, de rassurer en voyant en eux des frères et sœurs d’infortune (quoique tout soit relatif). Même les plus grands, même les autres – plus ou moins illustres, certes – ont connu ou connaîtront un ou plusieurs accidents de parcours, à un moment de leur vie . Et de réaliser comment ces derniers ont été la condition des succès qui suivirent ces périodes de vaches maigres, voilà qui d’une certaine manière est encourageant. Sans se comparer à Steve Jobs on peut reconnaître que l’échec, en tant qu’erreur, est une expérience commune à tout individu. Et qui, même, est aussi un marqueur déterminant de notre humanité…

Mais tout le monde n’a pas peut-être pas (encore) connu d’erreur significative. Pour autant, la peur de l’échec, de l’erreur, nous est familière ; qui plus est dans une société comme la nôtre où se planter n’a pas partout la même valeur.
Car oui il faut le dire, en France l’erreur n’a pas bonne presse. Mais ce n’est pas le cas de partout ! Et c’est un autre atout de ce livre, qui tient à souligner ce fait : nous ne sommes pas égaux face à l’échec, dans un sens. Là aussi, j’y ai trouvé quelque chose de rassérénant ; ce n’est donc pas la norme que de considérer l’échec comme un tabou, une honte, une tare, qui parlerait de notre valeur, de qui nous serions en substance. Car l’échec, et en creux la réussite, nous touchent profondément ; peut-être d’autant plus en tant que français, où dans l’éducation les notions d’« échec » et de « réussite » ont une certaine définition. La valeur de mon diplôme, parle-t-elle tant que cela de ma valeur à moi ?

Bien sûr il n’y a pas de reproche à faire cette expérience dans la douleur. L’erreur est amère à connaître. Mais ce livre veut montrer qu’à force de vouloir éviter cette épreuve à tout prix, on se condamne très probablement à passer à côté de beaucoup de choses. Sur soi, notre rapport à nous-mêmes et à ce que nous espérons de la vie, mais aussi et surtout, sur notre rapport au réel, à ce qui justement ne dépend pas ou pas tout à fait de nous.

Mais si pénible que soit cette imperfection dans le parcours de nos vies (ou vis-à-vis de nous-même, lorsque nous découvrons que nous sommes bel et bien faillibles), l’échec comme manquement à l’idéal de norme et de perfection (dont on ouït dire qu’il rend les êtres heureux) porte en lui de précieuses leçons. Et même de l’action. L’erreur serait donc un arbre qui cache une forêt : un arbre a priori très laid, peut-être même difficile à regarder en face, mais qui si on ose passer tout près, ouvre le sentier d’une vaste réflexion que ce livre déroule sans perdre son ̶p̶r̶o̶m̶e̶n̶e̶u̶r̶ lecteur.


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J’ai eu le sentiment qu’on pourrait presque ne pas tirer une joie certaine de cette lecture si l’on n’avait pas soi-même vécu un échec, qui entrerait en résonance avec le livre au fil des pages. Mais ce n’est que ma propre expérience, j’ai bon espoir que ceux qui n’ont pas encore traversé pleinement une telle expérience y trouveront tout de même une certaine gaieté : qu’ils se rassurent, on ne vit pas un échec en vain, ils ne connaîtront pas de lui que la sensation désagréable d’avoir failli.
Je parle de joie à la lecture, mais l’auteur s’avance jusqu’à elle en parlant de l’échec : oui, il y a de la joie à trouver dans l’échec. On peut se réjouir d’un échec, et s’il est un profond malaise dans nos vies il est aussi une source de connaissance(s) : c’est peut-être là sa joie, lorsqu’on reconnaît qu’il ne nous sera pas arrivé en vain.

Que cette erreur significative porte justement du sens, du signe ; à discerner ; c’est là une autre valeur de l’échec, au-delà de la blessure d’amour propre que l’on redoute tant. Un échec et notre rapport à cette expérience subie parlent toujours de quelque chose, et même de plusieurs à la fois. En somme, la passivité associée à l’échec comme la réactivité qui lui est opposée (en sortir le plus vite possible, par exemple) ne sont pas forcément celles que l’on croit.
Pour ceux qui en douteraient ou qui n’en sentent pas encore les fruits, je crois qu’un échec est une expérience presque formidable à vivre tant cela peut nous apporter. Et la joie de l’échec, en tant que rencontre avec le réel qui surgit au détour d’une erreur significative, ne vaut pas peu de choses à mon sens. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de répéter la même erreur (qui peut être pathologique) et il est tout à fait normal de mal vivre cette expérience lorsqu’elle nous bouscule, comme elle peut être particulièrement difficile à affronter une vie. Certains échecs sont plus légers que d’autres. Mais “ces autres” sont-ils pour autant des entraves irrémédiables, des boulets que nous sommes condamnés à traîner péniblement ?

Au fond, l’échec est un peu comme un orage à traverser, à comprendre, à assimiler. Mais à la toute fin on se rendra compte que nos lunettes se sont un peu, et dans ce monde étrange et sens-dessus-dessous où nous naviguons maladroitement à vue, “un peu” peut vouloir dire beaucoup.

« Je ne perds jamais. Soit je gagne, soit j’apprends. »

– Nelson Mandela

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Voilà pour ma petite « revue » cher lecteur, peut-être un peu longue (“non, vraiment ?”) mais je tenais à te parler de ce livre comme j’aimerais en parler autour de moi : posément, en ayant le sentiment d’avoir dit ce que j’ai remarqué (la belle couleur ! les citations! l’auteur et sa manière de partager sa réflexion !) comme ce qui m’a marqué plus en profondeur.

Dans un sens, je pourrais dire que j’aime l’échec, justement pour les « leçons » et les découvertes que j’en ai tiré. Et même, la joie de mon échec dure encore après l’avoir encaissé. Je reviendrai d’ailleurs sur mon expérience dans un autre article !
Je considère cet essai (au passage classé dans le genre « Livre d’auto-assistance » par Google Books) comme ayant un haut potentiel d’utilité, et même de praticité : l’échec est une expérience que l’on est appelé à rencontrer plusieurs fois dans nos vies, il n’est donc pas à exclure que je relise ce livre un jour, pour me (re)mettre du baume au cœur. Aussi je le garde précieusement, il connaîtra certainement plusieurs vies.

Sans oser encore l’offrir à tout bout de champ autour de moi (c’est quelque choses que j’aime bien faire, offrir des livres) (au vu du sujet l’intention pourrait être mal comprise), je trouve son sujet très important, et très actuel. Ne serait-ce que parce que nous avons tous un rapport très intime avec l’erreur, dans nos peurs ; et que l’échec mérite d’être questionné, aujourd’hui, en France. Dans nos vies, nos relations, nos parcours professionnels mais également l’éducation, pour vivre nos meilleures vies !

Bref, il est loin d’être un guide pour apprendre à supporter l’échec sans broncher ou pire, à le traverser le plus vite possible en évitant autant que possible de le « sentir passer ». Ce livre veut vous dissuader de vouloir éviter l’échec à tout prix, pour votre bien. Si j’écarte le contexte de ma lecture qui m’a rendu l’ouvrage ici présent fort utile, c’est parce que ce dernier est sur plein d’aspects et qu’il les développe de manière tout à fait claire, même sans avoir des connaissances en philo. J’en esquissé ou cité quelques uns de ces aspects, mais je n’allais pas non plus aller jusqu’à recopier la liste des chapitres ! Et je ne te parle pas du name dropping que tu pourras faire en citant les échecs de telle ou telle personnalité à ton prochain dîner, cela va sans dire que ce n’est pas le cœur du livre (is it ?).
Et même mieux : j’ai bon espoir (lorsque je me serais permise de le distribuer à mon entourage) de lancer des cordes, des ponts entre moi et les autres : l’échec nous concerne tous, sa peur aussi, et c’est un sujet peut-être tellement intime qu’échanger à son sujet entre proches permettrait de se rapprocher et de mieux se connaître. De mieux se comprendre donc, pour mieux se soutenir mutuellement ; de grandir mieux en soi-même. Ne serait-ce qu’entre parents et enfants, car souvent la réussite que l’on valorise n’est pas forcément la meilleure que l’on croit ! Et notre rapport à l’erreur est directement lié à notre confiance en nous… Autant dire qu’il est important de se réapproprier cette expérience de vie.


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Et toi lecteur, as-tu lu ce livre, à tout hasard ? L’échec, ça te parle comment ? Es-tu collectionneur d’erreurs (nombreuses mais toutes intéressantes), spécialiste ès casseroles à tout va, un chineur de plantages (rares mais beaux), et que sais-je encore ?
Savais-tu que la phobie de l’échec porte le doux nom d’Atychiphobie ?

Je te laisse sur ces mots et, sans aller jusqu’à espérer que tu échoues, je te souhaite, le moment advenu, de te planter en beauté.


Salutations ~



Les vertus de l’échec, de Charles Pépin

Allary Éditions (site), 250 pages, 18€80 (broché)
Existe en format poche [qui garde sa chouette couverture], kindle et audio (CD ou dématérialisé).

Le livre sur le site de l’éditeur
Lire le premier chapitre

 




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